(doc. 17)
PRENDRE LA SORTIE
Des Sœurs de la Congrégation de Notre-Dame
Le texte qui suit exprime la réflexion d'un groupe d'une vingtaine de sœurs de la Congrégation de Notre-Dame. Les membres de ce groupe se rencontrent périodiquement pour cultiver leurs connivences de fimd, relire et questionner leur expérience, se relancer par rapport à leur mission :prolonger a~jourd'hui le projet social et éducatif de Marguerite Bourgeoys dans la société d'ici.
Julie et Sophie s'efforcent de consoler une famille « chassée»
de son appartement pour incapacité de paiement.
Trouver une solution rapide n'est pas chose simple.
Or il est 16 heures et les cloches de l'église rappellent
que bientôt la messe commencera.
Il leur faut partir maintenant pour ne pas être en retard.
Elles quittent sur le champ en promettant de prier pour que tout se passe bien.
Cette exemple et d’autres semblables, encore fréquents a une époque pas si lointaine, nous renvoient aux lieux concrets de nos engagements solidaires en ces diverses régions du Québec où, pour la plupart, nous habitons depuis de nombreuses années. Ils nous renvoient surtout à la signification que nous donnons à l'eucharistie et plus précisément au rapport qui existe entre celle-ci et la vie. La relecture de leur expérience n'aurait-elle pas amené Julie et Sophie à la conclusion qu'elles auraient dû « manquer la messe» ?
Sans ignorer la scandaleuse réalité des conditions inhumaines dans lesquelles se débattent tant d'êtres humains appauvris, opprimés, exploités et exclus, nous voulons spécialement ici faire écho à la vie de toutes ces femmes « maganées » dont nous devenons progressivement solidaires au fil des jours. Entrevoir la profondeur de leur détresse, pouvoir mesurer l'ampleur de leurs besoins, voir à quel point leur dignité et leurs droits sont bafoués, leurs compétences et leurs savoirs non reconnus, leur citoyenneté dévalorisée, leur personne chosifiée, leur corps marchandisé et leur parole bâillonnée. Mais aussi découvrir la lumière au fond des yeux, la source encore capable de jaillir, les rêves et les espoirs qui sommeillent, les élans de créativité, le courage remarquable qui fait rebondir ...
Combien notre regard change à leur contact! Avec une plus grande justesse, nous réalisons que, comme femmes, nous « subissons » nous aussi des situations d'inégalité, d'injustice et de marginalisation auxquelles nous n'avons aucunement consenti. Cependant c'est prioritairement à partir de celles qui sont humiliées, collées au sol et laissées pour compte que nous analysons les réalités jusque dans leurs causes structurelles (système patriarcal, économie néolibérale et autres) et que nous cherchons à garder l'avenir ouvert. Conscientes qu'elles demeurent les agentes premières de leur libération, nous apprenons à identifier avec elles la nouveauté possible et à devenir leurs partenaires de marche sur ces chemins prometteurs.
C'est également au cœur de ces solidarités, particulièrement avec les femmes, que nous revisitons notre Tradition théologique et spécialement celle de l'eucharistie; qui peut, mieux que les femmes, comprendre le « ceci est mon corps », ceci est ma VIE ? Nous ferons cependant ici référence surtout à la tradition testamentaire présentée particulièrement par l'apôtre Jean (13, 1-20). Or celui-ci, dans le récit du dernier repas, évoque le lavement des pieds où Jésus, par une« sortie de table », se met dans la situation de celles et ceux qui ne peuvent partager le repas. En fidélité constante avec lui-même, en ce moment crucial de son existence, il nous laisse en héritage ce testament qui est l'aboutissement de toute sa vie: son histoire avec son peuple, sa liberté confiante envers son Père, sa proximité singulière avec les gens exclus, sa connivence remarquable avec les femmes, ses actions et ses paroles libératrices ... C'est donc tout CELA que nous actualisons en célébrant l'eucharistie. C'est toute SA VIE offerte et donnée pour que tous les humains aient la vie en abondance. Quelle résonance particulièrement profonde ce CELA peut avoir chez nous, femmes de tous âges et de toutes conditions ! Femmes amoureuses de la vie, porteuses de vie, artisanes et donneuses de vie.
Comment parler d'eucharistie ou de communion et ne pas rappeler ici les exclusions qui perdurent dans l'Église catholique et dont la forme la plus évidente est le refus d'ouvrir aux femmes l'accès au ministère ordonné et donc à la présidence de l'eucharistie. Exclusion centrale dont il ne faut pas mésestimer l'impact sur les femmes elles-mêmes, sur leur statut dans l'institution, sur la proclamation et la célébration de la Parole, sur l'ensemble de la vie ecclésiale et sur l'élaboration du discours théologique, à commencer par l'image de Dieu. Pour la théologienne Alice Gombault, il s'agit d'un « apartheid anthropologique» et elle ajoute : « Les enjeux d'une présidence de l'eucharistie ne sont pas seulement ecclésiaux mais aussi sociaux. Par sa pratique et la légitimation de celle-ci, l'Église participe au sexisme ambiant» (<< Elle prit le pain ... », dans Relations, numéro 722, février 2008, p. 19.).
Faire eucharistie aujourd'hui, pour nous, c'est reconnaître maintenant l'héritage, l'inspiration, l'audace prophétique du Galiléen et accueillir le Vivant parmi nous. C'est célébrer les multiples efforts et les moindres victoires qui jalonnent nos routes vers la libération. C'est réentendre ensemble l'invitation pressante à enfanter nouvellement l'humanité, comme femmes et avec d'autres, afin que chacune et chacun puissent partager le pain et la parole. Pour y arriver, ne sommes-nous pas encore et encore conviées à « sortir de table» pour changer les règles du jeu en créant les conditions nécessaires à la resolidarisation sociale? Puisse le Congrès eucharistique solliciter abondamment l'Église d'ici à « prendre la sortie » !
Question: Quels sont les lieux où nous prolongeons la pratique du Galiléen à sa « sortie de table» ? Ou : comment l'eucharistie peut -elle devenir un lieu de réelle solidarité avec les exclues ?
Céline Beaulieu
Yvonne Bergeron
Denise Brunelle
La suite et fin CONCLUSION ET ANNEXES