Eklablog Tous les blogs Top blogs Religions & Croyances
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
MENU
Header cover

Le texte franciscain du mois – 2 - Éditions franciscaines

En collaborration avec les Editions franciscaines nous publierons Le texte franciscain du mois, étant en retard, vous recevrez aux deux semaines les 5 premiers et par la suite, un par mois. Merci aux  Editions franciscaines de nous donner un apperçu du contenu du nouveau TOTUM. L'Auteur des articles

 

Le texte franciscain du mois – Janvier 2011

 

 

Le texte : saint François d’Assise, Admonitions 2 et 3

 

Admonition 2 [Du mal de la volonté propre] 

1 Le Seigneur dit à Adam : « Mange de tout arbre du paradis, mais tu ne devras pas manger de l’arbre de la science du bien et du mal. »[1]   2 Il pouvait manger de tout arbre du paradis, car, tant qu’il n’alla pas à l’encontre de l’obéissance, il ne pécha pas. 3 Il mange, en effet, de l’arbre de la science du bien, celui qui s’approprie sa volonté et qui s’exalte du bien que le Seigneur dit et opère en lui ; 4 et c’est ainsi que, par la suggestion du diable et la transgression du commandement, la pomme est devenue pour lui la pomme de la science du mal. 5 Dès lors, il faut qu’il en supporte la peine.

 

Admonition 3 [De l’obéissance parfaite] 

1 Le Seigneur dit dans l’Évangile : « Qui n’a pas renoncé à tout ce qu’il possède ne peut être mon disciple [2]  . » 2 Et : « Qui veut sauver son âme la perdra [3]. » 3 Il abandonne tout ce qu’il possède, et perd son âme et son corps, cet homme qui s’offre lui-même tout entier à l’obéissance dans les mains de son prélat[4]. 4 Et quoi qu’il fasse ou dise dont il sait que ce n’est pas contre la volonté de ce prélat – pourvu que ce qu’il fait soit bon –, c’est l’obéissance véritable. 5 Et si parfois il voyait des choses meilleures et plus utiles à son âme que celles que le prélat lui prescrit, qu’il sacrifie volontiers les siennes à Dieu et qu’il s’applique à accomplir en actes celles du prélat. 6 Car telle est l’obéissance de charité [5], car elle satisfait à Dieu et au prochain. 7 Mais si le prélat prescrivait au sujet quelque chose contre son âme[6], quoiqu’il ne lui obéisse pas, toutefois qu’il ne le quitte pas. 8 Et s’il en supportait la persécution de quelques-uns, qu’il les aime davantage à cause de Dieu. 9 Car celui qui supporte la persécution plutôt que de vouloir être séparé de ses frères demeure vraiment dans l’obéissance parfaite, car il pose son âme pour ses frères [7]. 10 Il y a, en effet, beaucoup de religieux qui, sous prétexte de voir des choses meilleures que celles que prescrivent leurs prélats, regardent en arrière et retournent au vomissement de leur volonté propre[8] ; 11 ce sont des homicides et, à cause de leurs mauvais exemples, ils font perdre beaucoup d’âmes.

 

 

 

 

Traduction de J.-F. Godet-Calogeras in François d’Assise, Écrits,

Vies, témoignages, J. Dalarun dir., Paris, 2010, vol. 1, p. 283-285

© Éditions du Cerf / Éditions franciscaines, 2010

 

 

 

[1] Voir Gn 2, 16-17.

[2] Lc 14, 33.

[3] Lc 9, 24.

[4] « Prélat » au sens de chef, responsable d’une communauté religieuse, celui qui est muni du pouvoir.

[5] Voir 1P 1, 22.

[6] C’est-à-dire contre sa conscience.

[7] Voir Jn 15, 13. Le verbe « poser » est à entendre au sens de « livrer ».

[8] Voir Lc 9, 62 ; 2P 2, 22.

 

Le contexte

 

Le recueil des Admonitions figure dans plus de cinquante manuscrits médiévaux et son attribution à François d’Assise est avérée. Les vingt-huit brèves exhortations qui le composent ont d’abord été adressées de vive voix par le petit Pauvre[1] à ses frères, à l’occasion des chapitres généraux annuels et, peut-être, d’autres rassemblements de la Fraternité mineure[2]. Des secrétaires les ont ensuite consignées par écrit, sous une forme souvent plus élaborée. Dans un troisième temps, vraisemblablement après la mort de François, elles ont été collectées pour constituer le recueil qui nous est parvenu.

Il est impossible de déterminer avec précision la date de chacune des Admonitions, le rôle des secrétaires qui les ont transcrites et les remaniements éventuels qu’elles ont subis lors de la composition du recueil. On peut simplement noter que la profonde expérience de l’âme humaine qu’elles révèlent et la véhémence de certains propos incitent à situer leur naissance après l’abandon par François du gouvernement de la Fraternité mineure (septembre 1220)[3].

La plupart des Admonitions débutent par une citation biblique, tirée habituellement des évangiles, que François commente ensuite en peu de mots. Leur objectif est d’éclairer certains aspects pratiques de la forme de vie exposée dans la Règle des Frères mineurs, afin que ces derniers convertissent leur cœur et leur conduite. Plus précisément, les Admonitions s’attachent à débusquer toutes les manifestations de l’esprit d’appropriation, même les plus cachées, qui peuvent survenir dans la vie quotidienne des frères.

 

 

© Éditions franciscaines, 2010

 

 

 

[1] « Poverello » (« petit Pauvre » en français) est le surnom habituellement donné à François d’Assise.

[2] En latin, « minor » est un comparatif qui signifie « plus petit ». L’expression « Frères mineurs »

constitue l’appellation officielle des membres de l’Ordre franciscain.

[3] Voir TFM de décembre 2010, « Le contexte ».

  Franc-1

 

Le Chant de la création
© Editions franciscaines
(illustration J. Bourdeaux)

 

Le commentaire

 

Le fondement des Admonitions – et plus largement de la spiritualité franciscaine – est la conviction que Dieu est le Bien souverain, de qui vient tout bien, à qui appartient tout bien. Nous recevons gratuitement de Dieu la vie, les facultés et dons qui sont les nôtres (liberté, intelligence, beauté, force, habileté…), les personnes que nous aimons et les biens matériels dont nous usons. La seule chose que nous possédions en propre est notre péché, c’est-à-dire le mal que nous commettons, car il n’a pas Dieu pour origine mais nous-mêmes. Tout le reste est un don du Créateur. La réponse de François à l’immense bonté de Dieu est double. D’une part, il invite ses frères à reconnaître les bienfaits divins et à y répliquer par la louange et l’action de grâces ; d’autre part, il les exhorte à se désapproprier de tous les biens et à en restituer la propriété au Père de Jésus Christ :

« Et tous les biens, rendons-les au Seigneur Dieu très haut et souverain, et reconnaissons que tous les biens sont à lui et rendons-lui grâces de tout, à lui dont tous les biens procèdent. Et lui, très haut et souverain, seul vrai Dieu, qu’il ait et que lui soient rendus et qu’il reçoive tous les honneurs et révérences, toutes les louanges et bénédictions, toutes les grâces et toute gloire, lui à qui appartient tout bien, qui seul est bon[1]. »

La désappropriation touche tous les registres de la vie humaine, sans exception. Les deux Règles (non bullata et bullata) et les Admonitions répartissent nos actions en deux catégories : celles qui relèvent d’une démarche d’appropriation et celles qui relèvent d’une démarche de désappropriation. Les premières sont accomplies « charnellement », car elles sont mues par l’ « esprit de la chair », et sont inspirées par l’orgueil et l’égoïsme ; les secondes sont accomplies « spirituellement », car elles sont mues par l’ « esprit du Seigneur », et sont habitées par l’humilité et l’amour. Les notions clés de pauvreté, de minorité, d’humilité et d’obéissance désignent, chez François, les principales facettes de la désappropriation. La pauvreté représente la désappropriation dans le rapport aux biens matériels ; la minorité, la désappropriation dans le domaine des relations sociales ; l’humilité, la désappropriation dans le rapport individuel à Dieu et à autrui ; l’obéissance, la désappropriation eu égard à notre propre volonté. C’est de cette dernière que traitent les Admonitions 2 et 3.

 

L’Admonition 2 cite et commente le verset du livre de la Genèse dans lequel Dieu invite Adam à manger de tous les arbres du jardin d’Eden, mais lui interdit de goûter celui de la science du bien et du mal. François commence par souligner la positivité du commandement divin : Adam, qui figure l’ensemble de l’humanité, peut manger de tout arbre du paradis, c’est-à-dire user de tous les biens terrestres. Seul un arbre, qu’il nomme « l’arbre de la science du bien » et non « l’arbre de la science du bien et du mal », est défendu. En expliquant que manger de cet arbre consiste à s’approprier sa volonté et à s’exalter du bien que le Seigneur dit et opère en nous, la phrase trois donne le sens de cette Admonition. François fait de l’arbre interdit le symbole du rapport de l’être humain au bien. En manger signifie s’approprier sa volonté, c’est-à-dire vouloir être le principe de son propre agir et l’origine du bien que Dieu accomplit par nous. Pour le petit Pauvre, une telle appropriation constitue la racine de tout mal ; c’est pourquoi elle transforme le fruit de la science du bien en fruit de la science du mal. L’examen de ses écrits montre qu’il envisage en termes d’appropriation les autres péchés, les vices et même la damnation. Inversement, la désappropriation constitue la clé d’interprétation de sa vision de la morale et de la vie chrétienne : les vertus, les dons de l’Esprit Saint et la joie spirituelle ne peuvent résider que dans un cœur libéré de la cupidité et de la soif de posséder.

 

Conformément à la tradition de l’Église, François considère le péché d’Adam comme un acte d’orgueil ; son apport personnel est d’y discerner en filigrane un acte d’appropriation. L’expression « aller à l’encontre de l’obéissance » est significative : s’approprier sa volonté propre, c’est désobéir à Dieu. À l’opposé de cette attitude, on trouve l’obéissance du Christ à Gethsémani. Face à l’imminence de sa passion, Jésus s’est écrié : « Père, s’il est possible, que cette coupe passe loin de moi ! Pourtant, non comme je veux, mais comme tu veux ![2] », ce que François traduit par la belle formule « il posa sa volonté dans la volonté du Père[3] ».

 

L’Admonition 3 expose fidèlement la pensée du petit Pauvre, mais l’usage du terme « prélat » au lieu de « ministre »[4]-[4-suite], que François emploie systématiquement dans ses autres écrits, indique qu’elle a fait l’objet d’un travail de réécriture. Il est possible, par ailleurs, que le petit Pauvre ait utilisé un canevas déjà existant. Dans l’évangile de Luc, les deux citations initiales sont précédées de l’affirmation que celui qui veut être disciple de Jésus doit renoncer à lui-même, prendre sa croix et le suivre[5]. Les thématiques de la croix et de la suite du Christ sont donc discrètement présentes, en arrière-plan, dans cette Admonition, aux côtés de celle du renoncement à soi-même.

 

La compréhension qu’a François de l’obéissance est originale et profonde. Pour bien la saisir, il convient de commencer par examiner la façon dont il conçoit l’exercice de l’autorité. À ses yeux, toute charge de gouvernement est un service et doit être assumée comme telle. Cela est si vrai qu’il n’hésite pas à inverser le rapport de préséance entre ministres et sujets :

« Que les ministres reçoivent [les frères] avec charité et bienveillance et qu’ils aient tant de familiarité envers eux que ceux-ci puissent leur parler et agir avec eux comme des seigneurs avec leurs serviteurs. Car il doit en être ainsi : que les ministres soient les serviteurs de tous les frères[6]. »

La principale tâche des ministres est de veiller à ce que les frères observent la Règle, et qu’ils l’observent spirituellement. En d’autres termes, les ministres sont au service du travail de l’Esprit Saint dans le cœur des frères. Plus encore que les sujets, ils doivent faire taire leur volonté propre et obéir à l’Esprit. Un ministre qui chercherait à imposer ses vues personnelles aux frères ne se comporterait plus en serviteur et devrait être corrigé sans tarder. L’obéissance selon François joue ainsi à deux niveaux. Elle est, certes, obéissance des frères aux ministres, mais aussi, et plus fondamentalement, obéissance de tous les frères à l’Esprit Saint.

 

L’Admonition 3 distingue trois formes d’obéissance du frère au ministre. L’obéissance véritable consiste à faire tout ce que lui inspire l’Esprit Saint, pourvu qu’il sache que cela ne s’oppose pas à la volonté du ministre. L’obéissance de charité consiste à renoncer à sa volonté propre lorsqu’il voit des choses meilleures que celles que lui prescrit le ministre. L’obéissance parfaite consiste à refuser d’obéir au ministre lorsque celui-ci ordonne des choses qui vont contre sa conscience, mais sans rompre avec lui. Ces trois formes d’obéissance semblent être rangées selon leur ordre de fréquence : la première constitue le mode habituel de pratique de l’obéissance ; la deuxième est beaucoup plus rare, mais la plupart des frères l’expérimentent plusieurs fois dans leur vie ; la troisième est, par principe, exceptionnelle.

 

Quel qu’en soit le type, l’obéissance selon François est toujours un exercice positif de liberté et une réponse active aux appels de l’Esprit Saint. Dans l’obéissance véritable, le sujet n’attend pas que le ministre lui dicte ce qu’il doit faire, mais il prend l’initiative d’agir de manière autonome et créative. Puisque cette prise d’initiative est qualifiée d’ « obéissance véritable », il faut en déduire que l’attitude opposée, consistant à attendre passivement de recevoir des ordres, n’est pas de l’obéissance véritable. Dans l’obéissance de charité, la désappropriation ou au contraire l’absolutisation de notre volonté propre est un acte de liberté. En fixant le cadre de validité de l’objection de conscience[7], l’obéissance parfaite rappelle qu’un frère est toujours libre de ne pas faire le mal, à condition de ne pas briser la communion avec le ministre et les frères, quitte à encourir réprobation et brimades. Cette affirmation de la légitimité de l’objection de conscience fut, à son époque, un geste novateur et audacieux.

 

© Éditions franciscaines, 2010

 

 

[1]1Reg 17, 17-18.

[2] Mt 26, 39.

[3] 2LFid 10.

[4] « Praelatus » signifie « prélat », « supérieur » ; « minister » veut dire « serviteur », « domestique ».

Pour mieux souligner que, dans la Fraternité mineure, l’exercice d’une charge de gouvernement est fondamentalement et d’abord un service, François utilise souvent la formule : « minister et servus » (« ministre et serviteur »).

[5] Voir Lc 14, 27 et 9, 23.

[6] 2Reg 10, 5-6.

[7] Voir également 1Reg 5, 2.



Pour nous, aujourd’hui

 

Les Admonitions constituent une authentique école de discernement des mouvements profonds du cœur humain, qui, huit siècles plus tard, n’a rien perdu de sa pertinence. Leur enseignement au sujet de la désappropriation et du service mutuel vaut pour tous les chrétiens et tout homme de bonne volonté. Aujourd’hui comme hier, l’esprit d’appropriation est à la racine du mal que nous commettons et cherche à passer pour de la vertu. Aussi convient-il de le démasquer. De même, la compréhension de l’obéissance comme une obéissance à l’Esprit Saint déborde le cadre de l’existence consacrée et vaut pour tous les états de vie. Mais désirons-nous vraiment ouvrir notre cœur à l’Esprit ? On peut ajouter que la désappropriation est la porte d’entrée dans la prière franciscaine de louange et d’action de grâces. En effet, seule une personne désappropriée sera suffisamment décentrée d’elle-même pour discerner la présence de Dieu en toutes choses, s’en émerveiller et louer son Créateur et Sauveur.

Les deux Admonitions qui suivent sont caractéristiques de la pensée du petit Pauvre et présentent, en outre, une indéniable symétrie. Elles pourront nourrir notre méditation au long de ce mois.

« L’Apôtre dit : “Personne ne peut dire : ‘Jésus est Seigneur’, sinon dans l’Esprit Saint.” (1Co 12, 3) ; et : “Il n’y a personne qui fasse le bien, il n’y en a pas même un seul.” (Rm 3, 12) Par conséquent, quiconque envie son frère à propos d’un bien que le Seigneur dit et fait en lui relève du péché de blasphème, parce qu’il envie le Très-Haut lui-même, qui dit et fait tout bien[1]. »

« Voici comment on peut connaître si un serviteur de Dieu possède de l’esprit du Seigneur : quand le Seigneur opérerait par lui quelque bien, sa chair ne s’en exalterait pas, elle qui est toujours contraire à tout bien, mais il se tiendrait plutôt pour plus vil à ses propres yeux et s’estimerait plus petit (minor) que tous les autres hommes[2]. »

 

 

 

© Éditions franciscaines, 2010

 

 

[1] Adm 8.

[2] Adm 12.

 

Retour à l'accueil
Partager cet article
Repost0
Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article