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Histoire de la Règle de l’OFS - 800 ans d'histoire

                   Histoire de la Règle de l’OFS

Brigitte Gobbé

(responsable du Trimestre franciscain de Suisse)


Conférence présentée lors du Chapitre National du Canada en Mai 2009 

 

1.      L’évolution de la dimension pénitentielle des origines du christianisme au treizième siècle

 

1a.     La dimension pénitentielle naît avec l’apparition du monachisme au quatrième siècle

 

« Va, vends tout ce que tu possèdes et suis-moi. »

 

A l’époque où le christianisme s’installe et devient religion officielle, où les chrétiens épris d’absolu n’ont plus beaucoup de chance de pouvoir atteindre la couronne du martyre, où la tentative de mise en commun des biens n’est plus qu’une belle histoire, la fuite du monde et l’ascétisme constituent une nouvelle façon de se donner à Dieu. Le monachisme a d’abord pris la forme d’un mouvement érémitique populaire essentiellement laïc à l’origine. Dans le désert d’Egypte, saint Antoine (251-356) attira à lui paysans, artisans, vagabonds… Par la suite, saint Pacôme fondera en 320 le premier monastère. A sa mort, en 346, il existait déjà plusieurs maisons regroupant des milliers de moines. La vie communautaire – le cénobitisme – était né constituant un nouveau monde à l’intérieur de la chrétienté. Pour la première fois, un habillement spécial, à l’origine signe de pauvreté, consacre matériellement la mise à part de ces laïcs spéciaux que représentent les moines. Par la suite, Basile de Césarée donnera un aspect plus civilisé, plus sociable, lorsqu’il organisera le monachisme en Asie mineure.

 

L’apparition de la virginité comme idéal chrétien au quatrième siècle, s’enracine tout d’abord dans le néo-platonisme où le divin ne peut se trouver dans la matière. Ce courant ascétique nie tout droit à l’existence du corps et de la sexualité. Celle-ci ne peut qu’être obstacle à la relation à Dieu. Il faut donc s’en libérer. De plus l’Eglise, grâce à la paix constantinienne, jouit d’un plein épanouissement de l’Empire. La virginité, comme l’affirme saint Jérôme, c’est « un retour en paradis, une transformation en état d’immortalité, la réconciliation avec le Christ ». Elle a pour but de restaurer en son intégrité le premier homme en son état primitif. Par elle, on peut voir Dieu.

 

Ainsi, le monachisme cassera la répartition du peuple chrétien clercs - laïcs. Un troisième groupe de chrétiens verra le jour. A côté de ces trois états de vie, un quatrième – l’état pénitentiel vécu dans le monde – sera reconnu canoniquement au cinquième siècle. L’essor de ce dernier ressurgira au Moyen-Age.

 

1b      De la pénitence comme châtiment à la pénitence comme choix volontaire

 

Dans les premiers siècles du christianisme, le processus pénitentiel était public et communautaire : le pénitent devait se présenter à l’évêque au début du carême pour être réconcilié par lui, devant l’assemblée ecclésiale le Jeudi saint. D’autre part, ne pouvant accéder dans sa vie à la pénitence, le pécheur demeurait jusqu’à sa mort soumis à de nombreux interdits, qui l’excluait de la vie conjugale et sociale.

 

A partir du septième siècle, des moines irlandais diffusent sur le continent le système de la pénitence tarifée qui rompt avec la discipline antique. Le sacrement de pénitence est réitérable autant de fois que les fidèles le jugent nécessaire. Le processus demeure secret et privé.            Comment s’est effectué ce passage de la pénitence comme châtiment à la pénitence comme valeur positive et comme genre de vie recherchée par les laïcs ?

 

Ainsi, à cette époque, l’idée qu’il existe une incompatibilité entre la vie dans le monde et l’état religieux commence à s’imposer aux chrétiens d’Occident. Cette idée n’est pas vraiment nouvelle si l’on considère la répartition des chrétiens en trois catégories définies par le pape Grégoire VII : les conjugati (les époux), les continentes (les religieux), les prédicatores (les clercs séculiers). Les vrais « viri religiosi » sont donc les chrétiens qui vivent hors du monde et se sanctifient en rendant grâce et louange à Dieu.  Les monastères, par la pratique de l’ascèse et de la mortification, cherchent à mener une vie angélique, loin des plaisirs et des tentations du monde. Le monde étant essentiellement mauvais, il faut le quitter pour accéder à un chemin de perfection.

 

Cette classification ne vise pas seulement à distinguer trois façons d’être dans l’Eglise, elle constitue un schéma hiérarchique fondé sur l’idée d’une rémunération variable selon les états de vie. Or, au Moyen-Age tout le monde croit en Dieu, à la survie et à l’existence d’un au-delà où les morts jouissent d’une rétribution déterminée par leur comportement ici-bas. Les gens n’ont pas peur de mourir, cela fait partie de leur quotidien, mais se préoccupent de se préparer à bien mourir, à faire de ce passage une occasion de salut. Ainsi, les fidèles vont chercher à créer des liens serrés entre les monastères et eux. Ils sont persuadés qu’ils peuvent obtenir le salut par la prière, la dévotion, l’ascèse des moines, en quelque sorte par procuration. Tous les moyens sont bons : distribuer ses biens aux moines, rentrer au monastère à la fin de sa vie, vivre à proximité des abbayes, offrir ses enfants à la communauté monastique.

 

Les moines définissent le chemin pénitentiel comme étant essentiellement un combat contre les forces du mal. Le pénitent est un héros reprenant dans le domaine spirituel ce que le chevalier est dans le domaine temporel.

 

 

1c.          L’état pénitentiel : un style de vie

 

Faire pénitence, ce n’est pas seulement se repentir de ses péchés et pratiquer le sacrement de pénitence, rendu obligatoire au moins une fois l’an pour tous les fidèles par le Concile de Latran IV (1215) ; c’est adopter un style de vie. Entre le onzième et le treizième siècle, la vie spirituelle va profondément changer d’orientation. Au haut Moyen-Age, la religion était principalement considérée comme un culte rendu à Dieu, comme une pratique de comportements obligatoires compensant  les péchés permettant de se présenter sous des auspices favorables au jugement dernier. La dimension intérieure, la notion de conversion, d’adhésion libre à une vie de perfection évangélique était réservée à une minorité d’hommes spirituels. Or, les clercs vont mettre au point une éthique nouvelle, celle de la responsabilité personnelle. Ainsi, le système pénitentiel évolue rapidement. L’évolution de la discipline pénitentielle va profondément transformer l’attitude des croyants vis-à-vis de la mort. L’Eglise affirme de plus en plus nettement, à partir de la seconde moitié du douzième siècle, l’existence d’un lieu d’accueil pour les âmes en peine : le purgatoire. Profondément conscients de leurs péchés, l’évolution de la discipline pénitentielle va libérer les chrétiens de la peur de la damnation irrémédiable.

 

Faire pénitence, c’est prendre à la lettre la parole du Christ : « Convertissez-vous, le Royaume de Dieu est proche ».  Il ne s’agit pas d’une simple préparation, mais d’une entrée dès ici-bas dans le Royaume, manifestée par un changement de vie et une renonciation au péché.  La pénitence consiste dans une attitude humble et repentante, la seule qui convienne à l’homme pécheur face à Dieu, s’il veut se rattacher à lui par amour. N’oublions pas que l’avènement du Royaume de Dieu était considéré au Moyen-Age comme imminent.

 

La volonté de se conformer au Christ de l’Evangile se traduit en premier lieu par des exigences accrues dans le domaine de la pauvreté. La pauvreté volontaire apparaît comme une option fondamentale, condition nécessaire d’une fidélité au Christ qui n’a pas d’endroit où reposer sa tête.

 

En deuxième lieu, suivre nu le Christ nu, s’exprimera dans le mouvement des flagellants, une des composantes essentielles d’un ascétisme fondé sur la valeur rédemptrice de la douleur physique.

 

En troisième lieu, cette conformité au Christ suscitera une révolution au sein de cette culture de l’ennemi, sévissant au Moyen-Age, insistant sur la réconciliation avec les ennemis, et la restitution des biens mal acquis.

 

 

1d.          Naissance du mouvement pénitentiel

 

« Dès le début du douzième siècle, plusieurs communautés d’origine érémitique dépassent la référence aux Actes des apôtres, pour chercher directement dans les évangiles les préceptes et les exemples qui gouvernent leur vie. Leur modèle n’est plus l’Eglise de Jérusalem après la Pentecôte, mais la communauté formée par Jésus et ses disciples à l’époque où ils prêchent en Galilée. » (François Delmas-Goyon, Saint François d’Assise, le frère de toute créature)

 

La réforme grégorienne en distinguant le spirituel du temporel a permis paradoxalement à la société civile de prendre conscience de son autonomie. Elle va favoriser l’accession des laïcs à la vie religieuse. Ceux-ci sont convaincus de la nécessité de revenir à la pauvreté évangélique. Ils veulent découvrir la parole de Dieu et cherchent une spiritualité qui corresponde à leur état de vie. Au début du douzième siècle, la primauté absolue de la contemplation est remise en cause. L’Eglise va donner la primauté à l’action apostolique sur la contemplation. Cette orientation vers le prochain et vers le monde qui vise à le convertir pour faire son salut est désignée dans les textes par l’expression « cura animarum ». Les ordres mendiants vont être les propagateurs de ce zèle apostolique. 

Dans la seconde moitié du douzième siècle, l’idée germe que de simples fidèles peuvent mener une vie religieuse dans leur propre maison. Le Pape Alexandre III affirme dans une bulle de 1175, adressée aux chevaliers de l’ordre militaire de Saint Jacques de l’Epée que l’état religieux n’est pas lié à la virginité, mais à l’obéissance à une règle. Ce texte confirmé par Innocent III en 1209 est important : apparaît une conception intériorisée de la fuite du monde. Cette dernière cesse en effet de s’identifier obligatoirement à un refus de la vie charnelle, pour devenir une lutte contre le mal sous toutes ses formes, dans laquelle aucune catégorie de chrétiens n’est disqualifié a priori du fait de son genre de vie.

 

Le mouvement pénitentiel va alors se développer dans des milieux d’artisans désireux d’accéder à la vie évangélique tout en demeurant dans leur état. Les laïcs revendiquent le caractère sanctifiant de toute condition humaine et sociale, ainsi que leur refus de se voir cantonner dans le domaine du temporel. Des groupements de laïci religiosi vont donner naissance à des fraternités de pénitents organisés en un Ordo de poenitentia. Ils font une promesse publique de consécration à Dieu, celle-ci se traduit concrètement sous la forme d’un Propositum. Les historiens repèrent les premiers propositum reconnu officiellement dès 1201, concernant les vaudois, les humiliés, les pauvres catholiques de Durand de Huesca. En 1221, tous les pénitents adoptent un statut commun : « Memoriale propositi fratrum et sororum de poenitentia in domibus propriis existentium ». L’ordre de la pénitence était né. Une foule de laïcs dans la mouvance franciscaine adopte ce statut. Il est considéré aujourd’hui comme le premier projet de vie des laïcs franciscains.

 

Les pénitents et les pénitentes volontaires s’engagent à porter des vêtements modestes, se résumant la plupart du temps à un habit de laine grise, non teinte, d’une seule pièce et d’une seule couleur. Le simple fait de porter l‘habit équivaut à une profession religieuse. Outre le redressement des torts, le renoncement à la richesse, les pratiques de dévotion codées, la continence périodique, la réunion mensuelle, le plus original de leur démarche consistait dans leur rapport avec la société (refus des armes, restitution des biens, refus de prêter serment au seigneur, obligation de faire un testament personnel).

 

1e.          Conclusion

 

 

Au haut Moyen-Age, les viri religiosi sont des pénitents qui fuient le monde, et qui vivent pour la plupart au sein des monastères. Au treizième siècle, les viri religiosi sont des laïcs qui veulent vivre dans le monde la vie religieuse s’identifiant avec la vie pénitentielle. La pénitence évolue progressivement vers une réalité subjective. Le désir de conversion, vivre en conformité avec l’évangile, s’intériorise. L’Eglise insistant dans un premier temps sur les comportements exprimant la vie pénitentielle va favoriser cette intériorité de la conversion au moment où elle privilégiera la dimension apostolique lors de sa lutte contre l’hérésie cathare. Elle ne pouvait accueillir que favorablement le zèle de Saint François d’Assise, qui tout en étant un homme devenu prière, répandait le message évangélique dans sa plus radicale authenticité. C’est pourquoi, elle lui confia un mandat de prédication dès 1209. Par la suite, le statut juridique des pénitents tertiaires devint complexe et controversé. En effet, le pape Célestin V, en ayant concédé l’exemption de toutes les contraintes fiscales et le privilège du Fori en 1294 ouvrait la porte à un débat qui hantera les laïcs franciscains : ceux-ci sont-ils des religieux, donc des personnages ecclésiastiques soumis à la juridiction de l’Eglise. Au quatorzième siècle, la définition du mot religieux est très élastique. Chez certains, il est très général, et désigne tout simplement un désir de conversion, chez d’autres il a nettement le caractère ecclésiastique. Le tertiaire n’est ni un simple laïc, ni un religieux prononçant ses trois vœux. Dans les siècles suivants, avec l’accroissement du pouvoir civil, les séculiers ne sont plus des hommes religieux. Aujourd’hui après Vatican II, l’Eglise a voulu reconnaître l’Ordre de la pénitence dans l’ordre franciscain séculier, structure mondiale et centralisée unifiant toutes les fraternités séculières à travers le monde en respectant leur diversité. Son autonomie est un privilège qu’il nous faut sans cesse honorer.

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