Le Devoir à Port-au-Prince — Dans un pays qui a perdu 68 % de son PIB dans le séisme et dont la capitale a été détruite aux trois quarts, ce qui s'est passé
hier soir au stade Sylvio Cator de Port-au-Prince est un petit miracle. Un miracle opéré par une jeunesse remplie de talent qui a porté à bout de bras un spectacle de chant et de danse, en
commémoration du séisme, mis sur pied par Haïti en scène, le plus gros employeur d'artistes du pays.
Accompagnés par un orchestre, près de 600 jeunes sinistrés du séisme entraînés durant les trois derniers mois par de jeunes talents de 25 ans et moins issus
de cette organisation franco-haïtienne ont envahi la pelouse synthétique du stade de 17 000 personnes pour offrir une émouvante prestation sous la forme d'un conte musical.
Financée notamment par la Croix-Rouge canadienne et française ainsi que la première dame, la Cité des lumières est une fable sur la résurrection, où une
reine, affaiblie par la mort du roi, doit retrouver la lumière, symbolisée par les enfants habillés de couleurs vives. On n'y parle d'Haïti et du 12 janvier qu'à travers une
allégorie.
«Le message est que tout le monde peut briller avec sa lumière», explique Dentha, la chorégraphe d'Haïti en scène. Y compris, et surtout, les Haïtiens. «Et
la jeunesse d'ici, c'est la lumière.»
Il est vrai qu'Haïti est un pays très jeune, l'espérance de vie étant d'à peine plus de 60 ans. Aujourd'hui, plus de la moitié de la population haïtienne est
âgée de moins de 21 ans et environ 30 % est âgée de 15 à 25 ans, selon l'un des derniers rapports de l'Enquête mortalité, morbidité et utilisation des services au pays
(EMMUS).
Certes, la reconstruction est impensable sans eux, estiment les instigateurs du projet qui devait initialement se tenir le 12 janvier, mais qui a finalement
été retardé de quatre jours.
L'art comme appui psychosocial
L'automne dernier, en réaction au tremblement de terre, Haïti en scène a converti sa mission de développement social en un objectif d'appui psychosocial.
«Avant, on aidait des artistes haïtiens à se professionnaliser et à se lancer», explique Bertrand Lamarre, fondateur en 2005 de l'organisme qui est venu plus d'une fois au Québec présenter
notamment sa version de Starmania à la Tohu. «On a d'abord intéressé la Croix-Rouge à notre démarche d'appui psychosocial dans les camps pour qu'ils nous aident à transformer nos artistes en
moniteurs et à faire en sorte qu'ils deviennent des outils d'art-thérapie», poursuit-il. «Ensuite s'est greffée une conversation avec l'ambassadeur de France et la première dame. Alors, on s'est
dit, pourquoi ne pas faire un grand spectacle qui sera un point majeur des commémorations entourant le séisme?»
Sadly Antenor est un jeune journaliste qui s'est recyclé en moniteur de chant et de théâtre pour Haïti en scène après le séisme. «Pour moi, c'est important
de travailler avec les jeunes, car ça crée des liens entre nous et des lieux de rencontre», souligne-t-il.
Pour Bertrand Lamarre, ce genre d'initiatives participe à la reconstruction du vernis civilisationnel. «Après le séisme, on sait qu'il y a eu beaucoup de
violence fondée sur le genre. Les gens sentent qu'ils n'ont aucun avenir, comme s'ils allaient tous mourir. Ils sentent qu'ils doivent faire tout ce qu'ils n'ont pas fait, y compris se libérer de
la violence contenue», soutient-il. «On n'a pas l'ambition de changer Haïti, mais on peut peut-être conduire le pays ne serait-ce qu'un millimètre dans la bonne direction. C'est déjà pas
mal.»
Les attentes étaient grandes, presque autant que les impondérables dans cette capitale ravagée. Mais sous les applaudissements du public, le conte musical
s'est terminé sur une bonne note, sans grand problème technique. Et la lumière fut.