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CONTEMPLATION ET MISSION
Un regard franciscain
Première partie
Parce qu’il désire n’être rien d’autre
qu’un contemplatif, conscient de sa misère et de la lourdeur de son coeur, saint François d’Assise « sort du siècle » mais non de la création qu’il aime. A travers sa rencontre avec le
Christ, il découvre que la contemplation chrétienne inclut aussi l’action. Il comprend qu’il ne peut établir une séparation entre couvent et monde : « Le monde est notre
cloître ». Ainsi, rapprochement avec Dieu et proximité de l’homme forment pour lui une unité indissoluble. Rien ne l’empêche de vivre « Pour Lui qui est mort pour
eux »[1]
La contemplation n’est donc pas une question de structures et la clôture ne définit pas la forme de vie « contemplative ». La « cellule » n’est pas un lieu physique, mais un principe de vie. Dès lors, le lieu de la contemplation s’offre dans toute circonstance dans laquelle on se trouve. Bien plus, le monde qui constitue un obstacle à la foi et à l’amour de Dieu, est pour François plus qu’un ermitage. Pour François, là est la véritable contemplation, et la contemplation est ce qui donne à l’action sa véritable dynamique. Quand quelqu’un est poussé vers Dieu, s’il veut se livrer lui-même, il doit « aller par le monde ». Il en va de même pour le travail qui ne doit pas éteindre l’esprit de prière et de dévotion.
Que peut-on entendre par le monde ?
La création :
L’univers, le cosmos, « le ciel et la terre », « omnia » (tout). Quand François s’écrit « Mon Dieu et mon Tout », il exprime ainsi une relation de foi : le monde ne trouve pas en lui-même son sens, il a été créé. Pour lui, être pauvre, c’est donc se savoir créature, « être créé », « être dépendant ».
Le monde dans sa dualité :
D’un côté, le monde est le lieu où Dieu agit, c’est sa création et son œuvre. D’un autre côté, c’est le lieu où l’homme se projette, où il se veut autonome et s’affronte à Dieu. C’est le lieu du reniement. Cette double réalité traverse le cœur de l’homme, c’est pourquoi personne ne peut fuir la réalité du monde. Il suffit de faire l’expérience du désert durant un certain temps pour s’apercevoir que notre histoire suit nos pas avec ténacité et nous accompagne jusque dans la plus profonde des solitudes et peut même menacer notre vie. A ce sujet, les tentations de saint Antoine en Egypte sont bien connues (+ 356). François a aussi connu cette expérience.
La société des hommes :
François la qualifie de « saeculum » (siècle). C’est un monde concret, structuré, déterminé par le temps, les circonstances, les situations, les valeurs etc. propres à une époque. Ce monde peut être expérimenté comme quelque chose d’étranger, voire d’ennemi, de dangereux, d’abandonné de Dieu. Dans l’impossibilité de concevoir ce monde comme notre « foyer » nous pouvons alors choisir une autre forme de vie et, comme François : suivre Jésus-Christ et son Evangile. Ce « retrait » est une exigence de l’existence chrétienne mais il n’a rien à voir avec une fuite du monde.
Vivre pour Celui qui mourut pour tous.
Au début de sa conversion, François a connu la tentation de se consacrer à la vie contemplative dans un retrait total. Vrai amant de la justice (sainteté), il se demandait s’il devait vivre parmi les hommes ou se retirer dans la solitude. Il désirait en quelque sorte réaliser sur la terre la forme de vie des anges, ne regarder que Dieu seul, sans se laisser distraire ni se salir avec les choses du monde. Il s’agissait d’une illusion. Sœur Claire et frère Sylvestre révélèrent à François son erreur.
« Mais saint François, qui ne mettait pas sa confiance dans ses propres efforts, mais précédait toute affaire d’une sainte prière, choisit qu’on ne vivrait pas pour soi seul, mais pour Celui qui est mort en faveur de tous ; il savait qu’il avait été envoyé en ce but : gagner à Dieu les âmes que le diable s’efforçait d’enlever »[2]
Pour François d’Assise, la contemplation implique donc la mission parce qu’elle est enracinée dans l’Histoire de la vie de Jésus, mort sur la croix. Tout le renvoie au projet de salut de Dieu et l’on ne peut faire la volonté de Dieu le Père qu’en s’engageant pour le salut du monde. Cela veut dire que la source qui inspire toute contemplation, c’est Jésus-Christ l’envoyé du Père pour la Rédemption de l’homme. La personne de Jésus, centre de toute contemplation, renvoie le contemplatif directement au monde des hommes.
François fut transporté de bonheur en constatant qu’il ne devait rien abandonner de son attachement exclusif à Dieu et à Jésus-Christ. Cette exclusivité n’exclut pas mais inclut l’action. C’est ce que dit sa célèbre formule : « Deus meus et omnia » « Mon Dieu et mon Tout ». Ce qui peut signifier : Dieu est le seul sens personnel pour ma vie (mon), mais ce sens inclut tout le monde, ne l’exclut pas (omnia). Autrement dit, Dieu et le monde ne s’opposent pas, ne s’affrontent pas comme des concurrents. Pour celui qui prie chrétiennement, Dieu est derrière toute chose, il est en toute chose. Saint Paul l’exprime ainsi : « Dieu est tout en tous »[3] Cependant…. Si Dieu est en tout … tout n’est pas Dieu !
« Voici notre couvent ».
Le cloître, c’est le monde et le monde, c’est le cloître. (Cloître/couvent)
On ne peut exprimer avec plus de précision, l’unité qui existe entre la proximité de Dieu et la proximité du monde. La contemplation est possible en toutes circonstances et elle fait partie de nos obligations. Si la contemplation se réalise dans le cloître, l’univers entier doit être dans le couvent. Il n’existe pas de clôture pour la pensée ni pour le cœur et rien ni personne ne doit rester « dehors ». Tout doit être inclus dans une dimension contemplative.
Le Cardinal Daniélou disait de l’âme contemplative : « C’est une participation et non un simple reflet ; l’âme participe à la beauté dans la mesure où elle se tourne vers elle ».
Suzanne Giuseppi Testut - ofs