François Delmas-Goyon, nous offre une réflexion intéressante...
La création selon la Bible

1. Ancien Testament[1]
Deux récits complémentaires de la création ouvrent la Bible hébraïque. Leur but n’est pas de satisfaire la curiosité humaine en dévoilant nos origines mais d’exposer le premier acte du drame qui, au fil des manifestations de la bonté de Dieu et de l’infidélité des hommes, constitue l’histoire du salut.
Je me contente de mentionner le récit le plus ancien (Gn 2, 4b-25), dont traite l’article de Dominique Caron.
Le tableau dressé par le second récit, d’origine sacerdotale (Gn 1,1 - 2,4a), est grandiose. Par la seule puissance de sa parole, Dieu tire l’univers du chaos primitif puis fait apparaître, de manière ordonnée, tout ce qui en fait la richesse et la beauté. Son œuvre culmine dans la création de l’homme à son image, selon sa ressemblance, qui est destiné à dominer l’univers. Le fait que Dieu se repose le septième jour et le bénisse sacralise le temps et instaure au cœur de la vie humaine un espace dédié à la louange.
Après l’Exil, le peuple d’Israël approfondit sa réflexion théologique. Non content d’affirmer que Dieu a créé le monde avec sagesse et intelligence, l’éditeur des Proverbes personnifie la Sagesse et fait d’elle la première-née des créatures. Présente lors de la création des autres réalités, elle a été leur maître d’œuvre (cf. Pr 8, 22-31).
Enfin, à l’époque grecque, apparaît de façon explicite l’idée que Dieu a créé le monde ex nihilo : « Regarde le ciel et la terre, vois ce qui est en eux, et reconnais que Dieu les a faits de rien, et que la race des hommes est faite de la même manière. » (2M 7, 28)
Parce qu’il voit dans la création le premier des hauts faits divins, dont la série se poursuit dans l’histoire d’Israël, l’Ancien Testament ne sépare pas l’agir créateur de Dieu de son agir salvifique. De même que YHWH crée le monde, Il crée le peuple élu en faisant alliance avec lui et suscite (« crée ») des hom-mes pour accomplir ses desseins ici-bas. C’est pourquoi plusieurs Psaumes unissent en une même louange la mémoire des merveilles de la création et celle des merveilles que Dieu opère dans l’histoire des hommes (cf. Ps 135 ; Ps 136).
Dans l’œuvre de création, l’homme est invité à découvrir l’Ouvrier et il en résulte chez lui un profond sentiment de reconnaissance et d’admiration. La contemplation de la beauté des créatures suscite, en certains Psaumes, une louange enthousiaste (cf. Ps 19 ; Ps 89) ; ailleurs, l’homme est plutôt écrasé par la grandeur divine (cf. Jb 38-41). En tous les cas, nous devons découvrir et accepter notre condition de créature – pétrie, modelée comme l’argile, qui ne peut fuir la présence divine et a un besoin vital de la miséricorde du Créateur.
2. Nouveau Testament
Le Nouveau Testament enseigne que Dieu a créé le ciel, la terre et tout ce qu’ils contiennent (cf. Ap 10, 6) par sa Parole, et qu’il ne cesse de renouveler cet acte initial en faveur de ses créatures : « en lui, nous avons la vie, le mouvement et l’être » (Ac 17, 28).
La Lettre aux Romains considère la création comme un livre qui parle du Créateur. Paul y affirme que « les perfections invisibles de Dieu, éternelle puissance et divinité » (Rm 1, 20), s’expriment dans les créatures et que les païens sont inexcusables de ne pas les avoir reconnues. Il souligne aussi le lien unissant l’être humain à la création, qui « attend avec impatience la révélation des fils de Dieu » et « gémit encore à présent dans les douleurs de l’enfantement » (Rm 8, 19.22).
Le Nouveau Testament opère une avancée décisive en révélant que le Dieu créateur de l’Ancien Testament est le Père du Christ Jésus. Cela conduit Paul et Jean à attribuer au Christ – en tant qu’il est le Fils, deuxième personne de la Trinité – un rôle et une dignité supérieurs à ceux que le livre des Proverbes confère à la Sagesse : étroitement associé aux œuvres du Père, le Christ est « la puissance et la sagesse de Dieu » (1Co 1, 24), « le principe de la création » (Ap 3, 14), « le seul Seigneur par qui tout existe et par qui nous sommes » (1Co 8, 6). Il est le Verbe de Dieu qui était au commencement et en qui réside la vie ; tout a été fait par lui et rien n’a été fait sans lui (cf. Jn 1, 1-18).
Le Nouveau Testament a une vive conscience des dommages que le péché inflige à la création. Il pro-fesse que le monde actuel est appelé à disparaître (cf. 1Co 7, 31) et que, dans le Christ, une création nouvelle a été inaugurée. Cela vaut d’abord pour l’homme, que le baptême renouvelle à l’image de son Créateur (cf. Col 3, 10) et qui, « en Christ, est une créature nouvelle » (2Co 5, 17). Cela vaut aussi pour le monde car le dessein de Dieu est de « mener les temps à leur accomplissement » en réca-pitulant « l’univers entier sous un seul chef, le Christ » (Ep 1, 10).
Le rôle du Christ est donc éminent à la fois dans la création originelle, tout au long de l’histoire du salut et dans la re-création, inaugurée à la Pentecôte mais dont l’achèvement n’adviendra qu’à la fin des temps. Il en résulte que la doctrine néotestamentaire de la création mène naturellement à une contemplation du Fils de Dieu, qui voit en celui-ci l’artisan, le modèle exemplaire et la fin de toutes choses.
3. Deux textes fondamentaux
Il vaut la peine de revenir sur deux textes clés : Gn 1 et Col 1.
Gn 1, 26 affirme que l’homme est appelé à soumettre les animaux et Gn 1, 28 réitère cette invitation avec vigueur : « Dieu les bénit et leur dit : “Soyez féconds et prolifiques, remplissez la terre et domi-nez-la. Soumettez les poissons de la mer, les oiseaux du ciel et toute bête qui remue sur la terre !” » Cer-tains intellectuels contemporains en ont déduit que le christianisme était à l’origine de l’attitude prédatrice de l’homme occidental envers la nature et constituait la source première de la crise écologique actuelle. Ce reproche est injuste. En effet, si l’Occident a bien exercé – et continue d’exercer – une domination violente à l’égard de la nature, ce comportement n’a commencé de se manifester qu’à partir du XVIIe siècle, dans un contexte de déclin de l’influence du christianisme, et l’examen attentif du texte montre que c’est à une domination respectueuse de la nature que Dieu invite l’homme. Ainsi, avant le péché, l’être humain est végétarien et respecte la vie des animaux : « Dieu dit : “Voici, je vous donne toute herbe qui porte sa semence sur la surface de la terre et tout arbre dont le fruit porte sa semence ; ce sera votre nourriture.” » (Gn 1, 29) De même, la différence sexuelle et le respect de cette différence sont constitutifs de notre nature : « Dieu créa l’homme à son image, à l’image de Dieu il le créa ; mâle et femelle il les créa. » (Gn 1, 27) La culture hébraïque était patriarcale et sexiste, et nombre de textes bibliques en portent l’empreinte. Cependant, en ses passages décisifs, la Bible défend la dignité de la femme et son égalité fondamentale avec l’homme.
L’hymne aux Colossiens, quant à lui, expose de façon magnifique la thèse chère à l’esprit franciscain de la primauté du Christ et de sa royauté sur l’univers :
« [Le Christ] est l’image du Dieu invisible, premier-né de toute créature, car en lui tout a été créé, dans les cieux et sur la terre, les êtres visibles comme les invisibles […. Tout est créé par lui et pour lui, et il est, lui, par devant tout ; tout est maintenu en lui […]. Il est le commencement, premier-né d’entre les morts, afin de tenir en tout, lui, le premier rang. Car il a plu à Dieu de faire habiter en lui toute la plénitude et de tout réconcilier par lui et pour lui, sur la terre et dans les cieux, ayant établi la paix par le sang de sa croix. » (Col 1, 15-20)
François Delmas-Goyon, Buc (78)
[1] Les deux premières parties de cet article s’appuient sur la notice « création » du Vocabulaire de théologie biblique de Xavier Léon-Dufour (Paris, Cerf, 1970, col. 222-230).