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Lorsque François conseille frère Léon -Formation franciscaine

Lorsque François conseille frère Léon

 

Billet à frère Léon

 
1 Frère Léon, salut et paix de ton frère François.

2 Je te dis ainsi, mon fils, comme mère, que toutes les paroles que nous avons dites en chemin, je les dispose et conseille brièvement en ce mot – et il ne faut pas venir à moi pour un conseil, car je te conseille ainsi – : 3 de quelque manière qu’il te semble meilleur de plaire au Seigneur Dieu et de suivre ses traces et sa pauvreté, faites-le avec la bénédiction du Seigneur Dieu et mon obéissance.

4 Et s’il t’est nécessaire que ton âme revienne à moi pour une autre consolation, et si tu veux, viens.

*

Le Billet à frère Léon a été rédigé entre 1220 et 1226, à une date qu’il est impossible de préciser. Léon – que François aimait à surnommer la « petite brebis de Dieu » – était un frère d’une grande simplicité, mais il possédait un caractère pusillanime et inquiet. L’évolution de la Fraternité mineure le déroutait à tel point que, comme d’autres frères, il en venait à ne plus savoir ce qu’il devait faire ni comment vivre la Règle. Un jour qu’il faisait route avec François, il mit à profit l’occasion pour lui exposer son trouble et requérir son conseil. Au moment de se quitter, il a dû demander au Poverello de transcrire sa réponse par écrit et de la lui faire parvenir, afin qu’il en conserve le texte et puisse s’y référer par la suite. 

Tout le restant de sa vie, Léon conserva comme une relique ce petit morceau de parchemin (13 x 6 cm) écrit par François, qui, par endroits, n’est pas facile à déchiffrer. Jusqu’au début des années 1990, et donc dans toutes les traductions françaises antérieures à François d’Assise, Écrits, Vies, témoignages, on avait coutume de lire ainsi la phrase 2 : « Je te dis ceci, mon fils, comme une mère, que toutes les paroles que nous avons dites en chemin, je te les mets brièvement en ordre dans ce mot et ce conseil, et si après il te faut venir à moi pour un conseil, je te conseille ceci ». Les travaux d’Attilio Bartoli Langeli, Carlo Paolazzi et Jacques Dalarun ont permis de restituer le texte original, qui est bien plus profond.

Le temps de la maturité est aussi celui du discernement, de l'écoute et du conseil. En partageant à François son désarroi, Léon espérait que celui-ci lui prêterait une oreille attentive et lui viendrait en aide. Le texte étudié montre que le Poverello a entendu l’appel de son frère et a perçu sa détresse. Ce billet, toutefois, est beaucoup plus qu’une simple réponse de circonstance. La phrase 3, qui expose la pensée de François, constitue une magnifique exhortation à la liberté spirituelle et, par-delà la personne de Léon, s’adresse à l’ensemble des Frères mineurs, comme en témoigne le pluriel : « faites-le ». Suivre les traces et la pauvreté de Jésus Christ n’implique pas une sujétion passive à la lettre de la Règle, mais une obéissance créative et responsable à l’Esprit Saint : « de quelque manière qu’il te semble meilleur de plaire au Seigneur, faites-le… ». Avant même d’être à l’écoute de ses compagnons, le Frère mineur est à l’écoute de la volonté de Dieu, laquelle s’adresse à sa liberté et l’invite à déployer tout son potentiel d’amour et de service.

La nouvelle lecture proposée par Bartoli Langeli, Paolazzi et Dalarun accentue encore cette dimension de liberté et de responsabilité. Le refus de François, dans le corps du texte (phrases 2-3), que Léon revienne lui demander conseil est motivé par le désir de le voir assumer sa liberté et accéder à une foi adulte : dès lors qu’il a accepté l’invitation de François à exercer sa capacité de discernement et à obéir librement, Léon doit assumer ce choix et ne pas chercher à retourner en arrière. Le « comme mère » est à mettre en parallèle, ici, avec ce passage du Cantique de frère Soleil : « Loué sois-tu, mon Seigneur, par notre sœur mère Terre, laquelle nous sustente et gouverne » (CSol 20-21). Pour François, en dehors de la parenté biologique, la paternité est réservée à Dieu seul et jamais, dans le cadre de leurs relations mutuelles, les hommes ne peuvent la revendiquer pour eux-mêmes. Ainsi, le gouvernement, tout comme la fraternité, se vit et s’exerce sur un mode maternel Et c’est au titre de son autorité de fondateur de la religion mineure et de frère aîné que François adresse à Léon, « comme mère », cette instruction et l’interdiction de revenir vers lui.

Attilio Bartoli Langeli a montré que la partie finale (phrase 4) a été ajoutée après coup par François. De fait, comparé au corps du texte, le positionnement du Poverello est différent. Dans ces ultimes lignes, il ne se situe plus comme détenteur d’une forme d’autorité vis-à-vis de Léon mais comme frère qui aime et console. C’est donc l’autre aspect de la maternité – non plus le gouvernement mais l’écoute et la tendresse – que déploie ce passage. Il convient de noter le dédoublement opéré par François entre le besoin spirituel : « et s’il t’est nécessaire », et la volonté : « et si tu veux ». François est au service de Léon, si celui-ci désire une consolation spirituelle, mais il revient à Léon seul de décider de venir à sa rencontre.

Le Billet à frère Léon nous offre un bel exemple du fait que quiconque accompagne ou bien conseille une autre personne doit non seulement être à son écoute mais aussi se mettre au service de sa croissance spirituelle et de l’épanouissement de sa liberté. La distinction par François des divers registres selon lesquels il se situe (gouvernement maternel, amour fraternel) est à la fois un signe de maturité psychique et la marque de son exigence et de sa tendresse envers Léon.

Source : François Delmas-Goyon,
Arbre 294_Commentaire LLeo

 

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